Des mousses dans la jungle

GUYANE, printemps  2009: le récit d’Isabelle.

La première chose qui frappe, la route s’élançant droit dans la jungle au sortir de l’aéroport, c’est un sentiment de petitesse à côté des arbres immenses et enchevêtrés qui nous entourent. L’impression d’avoir changé d’échelle, et d’être seuls au milieu d’une nature surpuissante, car nous ne croisons quasiment personne sur les 60km jusqu’aux bungalows où nous allons loger. Jouet minuscule et fragile, la voiture bringuebale avec son bruit inapproprié dans l’immobilité d’un océan de verts et de bruns. Rapetissés comme Alice, qu’est-ce que les mousses nous réservent comme surprises dans cette Jungle des Merveilles ?

Après la Malaisie, l’Inde du Sud, le Népal et le Maghreb, après le pangi, l’albizzia, l’alchémille, l’alpinia, le cyprès ou le plantain, l’Institut des Substances Végétales se penche sur un monde encore peu exploré, celui des mousses. Nouveau volet pour la petite équipe d’explorateurs qui va conduire ses pas d’abord sous les tropiques, puis plus tard dans les Highlands. Rapporterons-nous de quoi ouvrir à ISV de nouvelles perspectives de recherche ? Aucune idée, l’incertitude étant un principe de base de l’exploration. Les bryophytes (terme scientifique désignant les mousses, du grec bruon = mousse) s’épanouissant notamment en milieu humide, nous n’avons qu’une garantie absolue, valant pour les deux latitudes: une abondance de pluies !

Dès la descente de voiture, c’est le bruit de la jungle qui nous accueille et ne nous quittera plus. Comme sur un disque vinyl, la musique a deux faces. Dès le lever du soleil, à un moment mystérieux de précision, un oiseau isolé élève un timide petit chant, suivi d’un ou deux autres ; et à peine avez-vous pris conscience de ces tentatives individuelles (car vous dormez encore), que la population oiseau de la forêt a déjà entonné, avec une énergie unanime, un fond sonore dans lesquels vous évoluerez désormais comme dans un nouvel élément – oiseaux, mais aussi singes, et multiples sons d’origine non identifiée.  A la tombée du jour, face B : les chants et hululements s’arrêtent comme par magie ; on croit à un petit moment de silence suspendu dans le néant et très vite, cric-cric, frrrt frrrt, uuu, uuu, des milliers d’insectes prennent la relève en un ensemble quasi parfait, les crapauds avec leur incroyable voix cristalline, et c’est bercé par ce fond sonore que vous vous endormirez jusqu’à la fin du sillon.

Les bryophytes occupent une place vraiment particulière dans le monde végétal.  Elles n’ont pas de racines, pouvant s’accrocher à n’importe quoi et à pas grand’ chose grâce à leurs filaments (rhizoïdes). Comme les plantes à fleurs, elles pratiquent la photosynthèse, c’est à dire qu’à partir de leur environnement (une lumière même très faible, l’air, l’eau, les sels minéraux et le gaz carbonique de l’atmosphère), elles produisent elles-mêmes de quoi se nourrir. Apparues il y a 440 millions d’années environ, elles sont quasi immortelles puisqu’au fur et à mesure que leur partie basse meurt, leur partie haute continue de croître, et que chaque rameau donne naissance à un brin indépendant. Elles résistent tellement à la sécheresse que certaines peuvent ressusciter après une simple humidification. Les mousses n’ont que très peu d’usages. Ce sont les oubliées de l’ethnobotanique. Elles sont quand même connues pour quelques propriétés, antimicrobienne, antifongique et anti-tumorale. Cette connaissance très lacunaire de leurs propriétés en fait une source végétale considérable de nouvelles molécules actives. Chaque matin, nous emprunterons différents chemins dans la jungle autour du lodge. Véritables sentiers souvent barrés de troncs d’arbres déracinés à escalader ou contourner, ou simple orientation à la boussole dans la forêt primaire, dégagée comme une cathédrale sous la canopée, marchant tantôt sur l’humus épais et craquant d’écorce en décomposition, tantôt sur la roche rouge et glissante de lits de multiples petits ruisselets.

Bottes de caoutchouc et grosses chaussettes, K-ways et petit sac à dos contenant, outre la bouteille d’eau indispensable, un petit matériel de collecte basique : petite spatule pour décoller les mousses, dont nous trouvons divers spécimens surtout sur des troncs d’arbre ; appareil photo avec une bonne macro ; GPS pour noter les coordonnées du lieu ; enveloppes kraft où les glisser, sur lesquelles nous notons à chaque prélèvement un numéro, une mini description de l’environnement, la date, le numéro des photos et les coordonnées géographiques.

Notre rythme de marche est rapide, sauf près des zones de forêt secondaire beaucoup plus denses. Il faut lever haut les bras lorsqu’on traverse de hautes herbes coupantes comme de petits rasoirs. Il pleut plus ou moins fort, un peu tout le temps, et sous le couvert la lumière des éclaircies ne nous parvient pas. Nous évoluons dans une chaleur humide très agréable. Tout bruit, tout vibre, de temps à autre nous entendons détaler ou s’envoler des animaux que notre passage effraie, souvent des hoccos, dindons au plumage bleu foncé avec un bec surmonté d’une grosse boule jaune vif. Parfois, rencontre surprise nez à nez avec une petite araignée toute rouge au milieu d’une toile de la taille d’une porte, ou rencontre magique avec le bleu fluo des morphos, ces grands papillons amazoniens dont l’apparition féerique semble accompagnée d’une musique céleste.

A propos Daniel Jean

Docteur en pharmacie spécialiste des plantes médicinales, à l'origine de plus de trente brevets internationaux dans le domaine de la chimie des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la phytothérapie. Créateur des S.I.P.F. et des E.P.S. (Phytostandards). Fondateur et directeur de l'Institut des Substances Végétales.
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