« Comment? Il n’est pas frais mon poisson…? »

Les Rungus sont un peuple de la partie Nord de Bornéo appartenant à la Malaisie. A l’époque où je les visite en 1986, ils ont bien sûr déjà abandonné la plupart de leurs coutumes ancestrales et on ne voit plus de têtes coupées accrochées aux « long houses », leur habitât traditionnel. Mais leur usage des plantes médicinales est encore très vivant et comme leurs chamanes sont des femmes depuis toujours, la conservation de cette tradition a été mieux préservée. Les femmes assurent la subsistance, elles s’occupent de la maison et des enfants, elles jardinent et sont donc les mieux placées pour faire perdurer la connaissance des plantes.

Nous sommes sur la route, enfin, une sorte de route non goudronnée qui longe une rivière depuis une bonne dizaine de kilomètres. Nous nous rendons dans une tribu Rungus. Je suis accompagné d’un représentant de cette ethnie qui parle le langage local et de George, mon guide chinois, qui doit son prénom à sa religion catholique. Il conduit très prudemment. Il fait très chaud et nous traversons une région de forêts très dégradées qui ne nous apportent pas beaucoup d’ombre. En 1986, la climatisation des véhicules n’était pas encore très répandue et je somnolais balloté sur le chemin poussiéreux. Vers la fin de l’après-midi, George décide de s’arrêter auprès de petits marchands de fruits, de légumes, de volailles diverses et aussi de poissons, pour faire les courses pour le repas du soir. En effet, nous allons arriver sans être annoncés chez les aborigènes et nous ne devons pas nous attendre à y recevoir un repas. En tout cas, la bienséance implique que nous fassions comme tel.

Nous descendons pour aller voir ce que tous ces gens, assis sur le sol le long de la route pourraient nous vendre qui ferait notre affaire. Nous achetons des mangues, des bananes, quelques légumes verts que je ne parviens pas à identifier et je vois mon guide et chauffeur discuter le prix d’un gros poisson contenu dans un sac en plastique transparent. Je m’approche. Il me semble clair que ce poisson est resté toute la journée dans ce sac exposé au soleil. A mon avis, il doit être dans un état de décomposition avancée et je ne vois pas comment nous pourrions envisager d’ouvrir le sac sans risquer de respirer une grosse bouffée d’ammoniac. Je ne parle pas de penser manger ce bouillon de culture en pleine évolution.

— Qu’est-ce que tu fais, George ? Tu ne vas pas acheter ce poisson ?

Il me regarde l’air perplexe.

— Euh… Si. Pourquoi ?

— Attends, ce poisson peut convenir pour organiser un suicide collectif, pas un dîner. Rien que d’avoir touché le sac fermé, il va falloir que tu te laves les mains à l’eau de Javel.

— Non, non. Aucun danger, me dit-il de son accent chinois rigolo. Aucun danger. Le poisson est tout frais dans la poudre.

Je dois dire que je n’ai pas compris d’emblée le mot « poudre ». J’avais entendu quelque chose comme « fish in the pod ».

— Ne me dis pas que ce poisson est tout frais. Le sac est bouillant d’être resté au soleil depuis ce matin. Si on le mange on va mourir. Je ne veux pas mourir ici et d’un staphylocoque de surcroît.

— Non, non, il n’y a aucun danger. Le poisson est conservé dans la poudre. La poudre de Pangi.

C’était mon tour d’être perplexe.

— La poudre de quoi ?

— La poudre de Pangi. Ils broient les graines du Pangi et ils en saupoudrent les poissons et ça les conserve comme s’ils étaient au frigo.

— C’est un rite magique ou quoi ? Ou alors c’est de l’humour chinois ? Tu sais que je ne peux pas comprendre.

— Ce n’est ni de la magie ni de la rigolade. La poudre de Pangi conserve très bien le poisson.

Le soir, une fois arrivés dans le village Rungus, George a fait la cuisine comme de coutume. C’était d’ailleurs un excellent cuisinier qui avait aussi été formé aux pratiques occidentales. J’ai mangé mes légumes et mes bananes plantains et une mangue accompagnée de petites bananes sucrées, mais je n’ai pas mangé le poisson. C’était une sorte de carpe jaune pâle. Je m’étais approché prudemment pour sentir la bête et à ma grande surprise, elle sentait le poisson frais duquel serait sortie comme une odeur de fumée.

– Ils ont fumé le poisson en fait, dis-je en me relevant de l’air satisfait du type à qui on ne la fait pas.

— Non, a dit George en soupirant. C’est la poudre qui a cette drôle d’odeur.

Le lendemain, mes accompagnateurs était toujours vivants et en bonne santé et moi, j’étais stupéfait de la découverte : une plante capable d’arrêter la décomposition d’un poisson, juste en l’enrobant un peu. Je me prenais à rêver des propriétés biologiques, pharmacologiques ou même chimiques d’une telle espèce végétale.

Sur le chemin du retour, après avoir passé deux semaines chez les Rungus, je suis obsédé par le Pangi. Je veux absolument en rapporter au laboratoire en France et j’ai déjà en tête la façon dont je vais procéder pour en valider les effets. George a promis que nous allions en trouver des graines dans un marché.

Effectivement, une fois arrivés dans un bourg assez grand pour accueillir un marché permanent, nous trouvons des graines de Pangi sans aucune difficulté. Il semble donc qu’il s’agisse d’un produit que  la population utilise fréquemment. Les graines sont brunes et assez grosses, environ quatre ou cinq centimètres, et ont une forme rappelant celle des osselets. Elles possèdent une odeur forte qui fait penser à de la fumée. Je trouve la coïncidence vraiment frappante et me fait penser à la théorie des signatures : on conserve le poisson avec quelque chose qui rappelle la fumée qui est elle-même utilisée pour la conservation. J’en achète cinq kilos que je vais ramener dans mes bagages.

Quelques semaines plus tard, j’ai préparé l’expérience qui va me permettre de tester moi-même le Pangi sur des poissons. J’ai acheté deux maquereaux de taille identique chez le poissonnier. J’ai choisi cette espèce car elle a une forte odeur et je suppose que sa putréfaction doit être très notable. J’ai également choisi deux boites identiques en plastique étanches. Dans l’une je place un des maquereaux sans aucune préparation et dans l’autre, l’autre maquereau enrobé de poudre de graines que j’ai concassées sommairement avec un marteau. Puis je place les deux boites dans une étuve de bactériologie à 37°C pour le weekend.

Le lundi, dès le rez-de-chaussée, il est possible de sentir que l’expérience a produit des effets au laboratoire situé un étage plus haut. Une fois près de l’étuve, l’odeur est très forte et à travers le plastique, on peut constater que l’un des maquereaux est presque entièrement liquéfié. Il s’agit du maquereau témoin qui dégage une odeur pestilentielle. Je le place dans le container destiné à l’incinération directement dans sa boîte. L’autre maquereau, celui qui était enrobé de poudre a l’air de sortir de l’eau. Il a encore les branchies bien rouges et il dégage son odeur propre de maquereau bien frais sorti de l’Atlantique. Je reste a contempler ce spectacle pendant une bonne minute, bien obligé d’accepter l’évidence. Je le sors de sa boite encore tout tiède et le place enveloppé de papier d’aluminium dans mon frigo. Le soir, une fois rentré chez moi. Je l’ai mangé. Son goût était tout à fait normal. Et je n’ai pas été malade.

A propos Daniel Jean

Docteur en pharmacie spécialiste des plantes médicinales, à l'origine de plus de trente brevets internationaux dans le domaine de la chimie des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la phytothérapie. Créateur des S.I.P.F. et des E.P.S. (Phytostandards). Fondateur et directeur de l'Institut des Substances Végétales.
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3 commentaires pour « Comment? Il n’est pas frais mon poisson…? »

  1. zarah dit :

    et du coup vous n’avez pas pensé à exploiter cette découverte?

    • Daniel Jean dit :

      Après avoir constaté que la poudre de graines de pangui pouvait conserver le poisson, nous nous sommes bien sûr demandés comment pouvait agir cette plante. Dans un premier temps nous avons voulu faire confirmer nos observations par des spécialistes. Nous avons donc passé un accord de collaboration avec Ifremer à Boulogne sur mer. Ils ont réalisé de nombreux tests de conservation sur des poissons entiers ou sur des morceaux plus ou moins gros. La conclusion a été nette: le poisson se conserve aussi bien dans la poudre de pangui que dans la glace. Mais pas mieux. En conséquence, comme les bateaux de pêche sont déjà équipés de frigo ou embarquent de la glace, cette application n’est pas envisageable. Trop compliquée et trop chère. Restait la possibilité de trouver une application médicamenteuse à cette plante en élucidant son mode d’action.
      Nous avons testé tout un ensemble de possibilités: effet anti-microbien, effet anti-enzymes dans le domaine de ce qui touche à la nécrose ou à la putréfaction, protection du tissu conjonctif contre les métallo-protéases… Rien. Nous n’avons pu détecter aucun effet biologique à cette graine bizarre.
      Si vous avez une idée, je suis preneur.

      • zarah dit :

        Merci pour votre réponse ,je n’ai pas d’idée sur l’action ou l’utilisation de ce pangui.mais je regrette que les pecheurs ne l’adoptent pas car le fait de mettre les poissons dans la glace fait disparaitre une grande partie de leur arome et de leur gout!!
        j’ai égelement lu votre article sur les plantes et la découverte des EPS , et l’histoire avec les italiens, félicitations vous avez de vrais talents littéraires je trouve! c’est très bien écreit et en plus avec beaucoup d’humour!!!

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