La fin des virus…?

L’exploration ethnobotanique est une école d’humilité. Il faut savoir reconnaître l’étendue des connaissances de peuples qui n’ont pas le même système de pensée que celui des scientifiques. Il faut aussi reconnaître toute l’étendue du travail réalisé par ses prédécesseurs. Pour la région Malaise, ma bible était « Le Burkill », un pavé écrit en 1935 par un ancien conservateur du jardin botanique de Singapour.  Au long de sa vie, il avait noté patiemment tous les usages des plantes de la péninsule qu’il avait pu rencontrer ou se faire décrire. Mais mon entrée au Muséum d’Histoire Naturelle de Kuala Lumpur a encore accentué la petitesse que je pouvais percevoir de mes connaissances et de la tâche gigantesque qui avait été accomplie avant moi.Galanga

Des dizaines de cahiers poussiéreux, rangés un peu en désordre dans des rayonnages métalliques contenant les observations de dizaines d’hommes de science et d’explorateurs variés pendant deux siècles, attendaient d’être consultés par qui le voulait bien. Je me suis senti découragé, comme avant d’entamer un travail dont on sait qu’on ne parviendra jamais à bout. J’ai pris un de ces cahiers au hasard et je l’ai feuilleté. Il était composé de feuillets tapés à la machine et attachés entre eux. J’ai repéré distraitement une plante bien connue des cuisiniers thaïlandais : le galanga. La personne qui avait rédigé cette partie avait voulu faire une sorte de monographie. Il y avait trois pages complètes sur cette racine qui donnait son goût brûlant aux soupes que je mangeais parfois dans les petits restaurants de bord de route. J’étais ébahi de toutes les propriétés revendiquées par cette espèce si banale : antiseptique, aphrodisiaque, anti-nauséeuse et… antiherpétique.

Ce n’est pas fréquent de trouver mention d’une application traditionnelle d’une plante concernant une maladie spécifiquement virale. J’ai noté l’info à la suite d’une foule de choses pouvant avoir un rapport avec la pharmacologie : un aphrodisiaque féminin, une plante utilisée pour chasser le crocodile (comment ?), une plante qui supprime le goût pendant plusieurs heures après avoir été mâchée pendant quelques secondes (vraiment !), toute une liste de préparation psychotropes, une autre de plantes antitumorales, des cicatrisants, des répulsifs contre les moustiques à avaler, un déodorant corporel à avaler lui aussi. De quoi affoler Prévert.

De retour en France, au sein d’un débriefing réunissant des personnes travaillant à l’Institut et d’autres collaborant et nous finançant de façon extérieure, je subis de grosses pressions pour tester la plante censée pouvoir lutter contre l’herpès. En effet, une autre référence bibliographique que celle du cahier du Museum, quoique très sommaire, fait également état de cette propriété. Il faut savoir que nous sommes en 1987 et que le HIV vient de faire massivement son apparition : les virus sont sous les feux de la rampe. On vient de se rendre compte qu’il existe de quoi lutter contre les bactéries (les vaccins et les antibiotiques), contre certains parasites, mais que la vaccination est la seule arme connue contre les virus. Il existe bien un antiviral peu actif contre l’herpès labial, et l’AZT qui vient juste d’être mis sur le marché donne des résultats temporaires avant que le virus ne devienne résistant.

Je ne suis pas très chaud pour me lancer dans cette  recherche que je juge trop ambitieuse pour notre petite société. D’autre part, la mise sur le marché d’un produit pharmaceutique coûte des sommes qui sont à plusieurs ordres de grandeur au-dessus de nos moyens. On me fait alors remarquer que nous pourrions « simplement » faire la preuve scientifique de la validité de l’effet d’un produit extrait de cette plante et ensuite aller proposer le brevet en licence à une société de taille à terminer le projet. Finalement les personnes qui financent décident qu’il est opportun de nous lancer. Alors, nous nous sommes mis en mouvement. Moi, un peu à reculons, les autres la fleur au fusil.

La recherche a avancé plutôt vite pour un sujet de cette complexité. Nous avons mis en place un test sur des virus herpès cultivés d’abord à l’Université et nous avons assez rapidement aperçu quelle pouvait être la nature du composant actif de la plante : une sorte de tanin. Voilà pour la bonne nouvelle, la mauvaise étant que ce genre de molécule est très difficile à définir chimiquement, et que sa purification est encore aujourd’hui infaisable. Il en existe une foule de variétés très proches les unes des autres, ce qui rend la tâche impossible. Très tôt, une de mes plus grandes craintes allait se voir confirmée : une molécule mal définie et impure est quasiment irrecevable par la grande industrie pharmaceutique. Seule une très grosse société aurait les moyens d’entreprendre un tel projet avec des chances d’aboutir.

Les études que nous faisons conduisent à montrer que ce composant antiviral est aussi actif vis-à-vis d’autres virus et nous faisons des tests sur le virus de l’herpès génital, de la grippe, de l’hépatite A, de virus responsables d’infections respiratoires, digestives, la polio et un virus responsable d’une forme de leucémie. Après quelques mois, nous avons la possibilité de faire un test sur le HIV1 et le résultat ressort très positif. Apparemment, cette molécule est capable de tuer n’importe lequel des virus qu’on lui présente. En plus, le produit ne présente aucune toxicité. Un jour, j’en prends moi-même une dose unique de 15 grammes (ce n’est pas une erreur) pour tenter de voir ce qu’il devient dans l’organisme, et à part un petit réflexe répulsif au moment de déglutir, je n’ai ressenti absolument aucun trouble. Les rats que l’on nourrit à raison d’environ 400 mg de produit par jour se portent comme un charme.

A partir de ce moment-là, je commence à y croire. Je me dis qu’il est impossible qu’un produit comme celui-ci n’intéresse personne. Même si le produit ne peut être mis sur le marché à cause de ses défauts, il s’agit manifestement d’une nouvelle voie thérapeutique. On tenait là un produit antiviral à large spectre. La solution ultime contre toutes les viroses sans vaccin. Même si ce produit ne devait jamais se retrouver sur les étagères des pharmacies, une autre molécule, fonctionnant sur le même principe et débarrassée de ses défauts originels devrait logiquement y parvenir.

A suivre… La prochaine fois : une souris de science-fiction valide la phytothérapie.

A propos Daniel Jean

Docteur en pharmacie spécialiste des plantes médicinales, à l'origine de plus de trente brevets internationaux dans le domaine de la chimie des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la phytothérapie. Créateur des S.I.P.F. et des E.P.S. (Phytostandards). Fondateur et directeur de l'Institut des Substances Végétales.
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