Hormesis: un graal à portée de main

Je suis en pleine errance au milieu des stands du salon des produits naturels qui se tient à Anhaheim, près de Los Angeles, à deux pas de Dysneyland. Je vais de surprise en surprise, du stand plein de pots de cinq kilos de croquettes protéinées pour bodybuilders, à la dernière recette pour perdre 15 kg en deux semaines, sans parler des produits qui vous permettent d’améliorer votre mémoire au point d’apprendre une langue en trois et de ceux qui vont transformer le pauvre jogger que vous êtes en star du marathon en six.

Mais je ne suis pas au bout de mon étonnement. J’ai rendez-vous avec le patron et fondateur d’une petite société qui vend des compléments alimentaires et dont la spécialité est un soi-disant anabolisant non hormonal. Quand j’arrive sur son stand, il y a foule et je peine à m’approcher. Je ne suis pas très en forme, je descends de l’avion de Paris depuis à peine deux heures et j’ai la tête qui bourdonne de mes neuf heures de décalage horaire. J’ai hâte de remplir ma mission : obtenir un maximum de renseignements sur le produit phare de cette startup pour le compte de mes clients qui ne peuvent pas le faire à ma place sans être reconnus. Je fends la foule compacte pour voir ce qui l’agglutine ainsi et je tombe nez à nez, ou plutôt nez à fesses avec un exemplaire de culturiste comme je ne savais pas qu’il pouvait en exister : deux bons mètres sous la toise, la peau très foncée, une chevelure crépue noire très dense partant du sommet du crâne et descendant en triangle isocèle jusqu’au milieu du dos. Et le dos… ! Avec une envergure pareille, on doit être obligé de passer les portes de profil.   L’homme (en est-ce encore un ?) est « vêtu » d’un micro slip en satin bleu électrique et il est en train de prendre des poses sous les flashs. Malheureusement, je n’ai pas de photo à montrer, mais Schwartzy, qui figure dans cet article, n’est en comparaison qu’un pâle représentant malingre de cette confrérie étrange qui passe sa vie à faire gonfler sa masse musculaire  au prix d’efforts et de souffrances difficiles à imaginer.

J’essaie de m’informer de la présence du patron de cette société qui fait sa pub en montrant ses produits et le résultat supposé de leur consommation. On me demande d’attendre quelques minutes. L’Alien huilé vient d’arrêter ses évolutions et la foule se disperse lentement. Une jeune femme normale vient lui parler à l’oreille et il est obligé de se pencher très bas pour pouvoir capter ce qu’elle a à lui dire. Il se relève, balaie les environs d’un regard de sémaphore maritime et son regard tombe sur moi.

– Come in ! me crie-t-il d’une voix plus aigüe que le volume pulmonaire de la créature aurait pu le faire attendre.

Je m’approche, ne comprenant pas très bien ce qu’il me veut.

– Je suis Tex Looghie, me dit-il, le boss et co-fondateur de cette entreprise, asseyez-vous !

Ma main disparaît dans la sienne comme si je l’avais mise dans un sac noir, puis elle en ressort sans dommage, pas d’écrasement, juste une pression  civilisée. Le bonhomme n’a sûrement rien à prouver quand à ses capacités de broyage manuel. Nous nous installons sur une sorte de canapé pour discuter. On m’a dit qu’il avait un MBA de l’Université de Yale et je fais celui que rien n’étonne. Je vois les visiteurs passer devant le stand. Ils nous regardent et je me sens comme un teckel en train de converser avec un  Saint-Bernard .

Cet homme a des muscles que je n’ai pas, moi ! Il a des muscles en plus ! Comment une telle différence est-elle possible ? Je pense fonctionner à peu près bien, sans problème particulier. Mais il doit pouvoir faire des choses qui me sont inaccessibles. Une seule évidence me saute au visage : « La fonction crée l’organe », comme l’a dit Lamarck. Moi qui suis un darwiniste convaincu, la pilule est un peu difficile à avaler, mais il faut se rendre à l’évidence : on peut développer certains organes et donc certaines fonctions en les sollicitant. La fonction de Lamarck, c’est le stress. On fait des efforts et l’organe sollicité se développe en conséquence. Jusqu’où ? Voir cet Everest de fibres musculaires à côté de moi, me laisse penser que les limites sont très au-delà de ce que j’aurais jamais pu penser. Et y a-t-il des limites ?

Veenu GopalBeaucoup plus tard et beaucoup plus loin, en Inde du Sud, je suis en train de discuter avec le directeur d’une clinique de soins ayurvédiques. C’est un homme charmant et un érudit de sa médecine. Nous sommes en train de comparer les moyens de la médecine occidentale et ceux de la médecine indienne. Il me fait remarquer que, mis à part les anti-infectieux et les antitumoraux, il n’existe aucun médicament occidental capable de guérir une maladie. Aucun ! Au début, je suis un peu estomaqué et je cherche un contre-exemple de façon frénétique dans ma tête. Mais rien ne me vient. Il me faut me rendre à l’évidence : nos médicaments ne guérissent rien. Il compensent un état morbide, ou réduisent un facteur de risque. Mais si vous arrêtez de prendre vos anti-hypertenseurs, vous retrouver une tension élevée très rapidement. Ou encore si vous arrêtez les anti-inflammatoires, vous retrouvez vos vieilles douleurs articulaires. Je m’en voulais de n’avoir pas vu depuis longtemps cet aspect incroyablement négatif de notre médecine.

–  Et la médecine ayurvédique ? contre-attaquai-je, elle vous soulage de tous vos maux, même les chroniques, après une cure limitée dans le temps?

Il a ri doucement, et je m’en suis voulu qu’il ait perçu une pointe d’agressivité dans le ton de ma question.

– Non, pas de tous, mais le principe de notre médecine est bien de régler un problème morbide de façon définitive après une intervention limitée dans le temps. Et souvent elle y parvient. Quand elle n’y parvient pas, le médecin est souvent à mettre en cause. Chez vous l’essentiel du boulot est fait par les labos pharmaceutiques. Une fois le diagnostique posé, le traitement pourrait tout aussi bien être prescrit par un ordinateur basique. Chez nous, c’est un peu l’inverse: on ne pose pas ou peu de diagnostique. On constate un état. Ensuite on va essayer de rééquilibrer cet état.

Ce petit homme barbu aux airs de guru était en train de refondre toutes mes certitudes avec un calme qui aurait pu être très zen, s’il ne s’était agit d’un hindouiste. Sa petite voix douce avait cessé de m’énerver.

– La pharmacologie occidentale, reprit-il,  ne prend pas en compte les défenses propres à l’organisme. Et de toute façon, la biologie les sous-estime. La médecine ayurvédique, elle,  les stimulent, même si ce n’était sans doute pas au centre des préoccupations des médecins qui l’on créée tout au long des siècles. En tout cas, c’est un fait. L’Ayurveda fait appel à l’hormesis.

C’était la première fois que j’entendais ce mot. Pour faire simple, c’est le mécanisme par lequel une substance nocive peut avoir des effets bénéfiques lorsqu’elle est donnée à petite dose, à des doses très inférieures aux doses toxiques. On y retrouve les notions de l’homéopathie. Mais cette notion va plus loin. Beaucoup de stimulus stressants envoyés à l’organisme, que ce soit des poisons, des chocs, le stress de l’effort, la suralimentation ou la malnutrition,  toutes ces agressions sont gérées par le corps en mettant en route des défenses appropriées. Ainsi, l’exercice maintient en bonne santé, malgré la production augmentée de radicaux libres et la seule méthode éprouvée pour allonger la durée de vie d’un animal, qu’il soit à sang chaud, à sang froid, à poil, à plume ou à écailles est la restriction calorique. Le fait de moins manger augmente notablement la durée de vie. Pour l’instant, les effets sur l’homme ne sont pas encore disponibles, pour cause de durée de vie, mais pour tous les animaux testés on a pu constater cette modification : un allongement de la vie assortie d’une diminution des maladies liées à l’âge.

Et si nous nous étions trompés ? Et s’il fallait augmenter sa production de radicaux libres pour vivre mieux et plus longtemps ? Et si nos médicaments compensateurs, dans le diabète, le cholestérol, les anti-inflammatoires et autres, aggravaient la situation au lieu de l’améliorer ?

Il y a aussi des plantes médicinales qui ne contiennent aucun principe actif connu. Peut-être qu’on a cherché à côté, ou pire encore en tournant le dos à la bonne direction. Il existe peut-être des plantes médicinales qui n’agissent que comme stimulant des défenses endogènes et qui n’ont donc aucun effet sur la maladie de façon directe et qui n’ont pas non plus d’effet toxique.

Ces constatations pourraient être décourageantes, mais en fait on peut voir qu’il y a de nombreuses équipes de chercheurs qui, de par le monde s’intéressent à ce sujet iconoclaste.

J’en ai rencontré une à Singapour qui a été élevée dans les concepts de la médecine chinoise et formée en occident. Dans l’article prochain je vous raconterai comment ce nouveau concept pourrait vraiment révolutionner notre façon de concevoir la médecine et comment la phytothérapie est très bien placée pour y parvenir.

A propos Daniel Jean

Docteur en pharmacie spécialiste des plantes médicinales, à l'origine de plus de trente brevets internationaux dans le domaine de la chimie des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la phytothérapie. Créateur des S.I.P.F. et des E.P.S. (Phytostandards). Fondateur et directeur de l'Institut des Substances Végétales.
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