Placebo, mon amour…

Tasse aphrodisiaqueBornéo, c’est un peu la terre de légende des explorateurs. Une image qu’elle partage avec la Nouvelle Guinée et l’Amazonie profonde. Une île immense, entièrement couverte de forêts pluviales, peu explorée jusqu’à l’arrivée des compagnies pétrolières et des industries du bois.
Depuis mon voyage là-bas en 1987, les choses ont dû évoluer vers ce que les occidentaux appellent plus de civilisation.

— Sur le plan de l’accessibilité, me dit George, les Rungus, c’est assez facile.
— Mais… ? demandai-je en m’attendant à d’autres problèmes. Je me trouvais au Sabah, dans la partie Nord de l’ile depuis une semaine, et je n’avais encore presque rien fait. Il y avait des troubles ethniques entre les communautés aborigènes installées en ville depuis longtemps et la communauté d’origine indienne. Les boutiques étaient fermées et il y avait le couvre-feu de vingt-deux heures à six heures. Je commençais à trouver le temps long.
— Ils sont plutôt… brutaux, et leur hygiène est déplorable, me répondit-il en crachant son mégot par la fenêtre de ma chambre d’hôtel.
— On peut y aller par la route ?
— Oui, oui… Il y a une piste bien entretenue qui passe devant un de leurs villages.

Les Rungus étaient bien placés sur ma liste. Installés sur la bande côtière, leurs pratiques médicinales avaient été assez peu étudiées.
— Ils n’apprécient pas trop les visites, je crois, a continué George. Et puis on dit que ce sont des experts en magie noire.
— Tu es catholique, non ? lui demandai-je en ricanant. Il était allé à la messe le matin même avec un joli costume vert pâle.
— Oui. Ce n’est pas que je croie à ces bêtises, mais on voit bien que ce ne sont pas des gens très sympas, c’est tout.

De fait, notre accueil sur place, bien qu’accompagné d’un enfant du pays parlant anglais pour nous servir d’interprète, n’a pas été le plus chaleureux que j’ai connu. On nous a quasiment ignorés, puis oubliés dans la véranda, cet espace à l’abri du toit de la longue maison et qui la longe entièrement. L’espace public en quelque sorte. Le village comprenait quatre de ces habitations, ce qui représentait une trentaine de familles logeant dans des « appartements », espaces cloisonnés perpendiculairement à la construction commune. Et puis, il y avait une autre construction sur pilotis, beaucoup plus petite, installée à l’écart des autres.
— C’est leur sorcier qui est là, m’a dit George. Il paraît qu’il est très âgé. Il vit là avec sa femme qui est aussi vieille que lui.
Je savais que les chamanes étaient parfois relégués à l’écart de la population générale. Du moins, je me souvenais de l’avoir lu quelque part, mais je ne l’avais jamais observé jusqu’à présent. Dès notre arrivée j’ai commencé à poser quelques jalons, à distribuer des cadeaux pour montrer notre bonne éducation et à fournir largement aussi de la nourriture ramenée de Kota Kinabalu pour assurer notre subsistance et participer à celle de nos hôtes. J’ai demandé à Albert, notre jeune interprète, qu’il m’organise des entretiens avec les gens du village impliqués dans l’usage des plantes médicinales. Je voulais aussi parler avec le vieux sorcier qui avait l’air de se cacher dans sa villa perso.
Après quelques tergiversations qui ont duré plusieurs jours, le vieil homme a fini par accéder à ma demande et accepter de me voir un soir tard, après que tout le monde avait réintégré ses logements.
— Il faut t’habiller, m’a dit George, avant que je ne parte à mon rendez-vous. Et surtout, il faut que tu mettes tes chaussures.
J’avais pris l’habitude de me déplacer pieds nus dans le village et vêtu d’un simple sarong, comme tout le monde. Il avait pris un air sinistre en me disant ça et je l’ai interprété comme une recommandation en rapport avec les convenances. Albert, qui m’accompagnait, avait en effet revêtu la tenue qu’il devait porter en ville, un polo et un jean, et aussi… des bottes en caoutchouc.
Il faisait très sombre et je me reprochais de ne pas avoir pris de lampe de poche. Nous avons gravi les quelques marches des escaliers menant à la construction carrée qui ne devait pas faire plus de quatre mètres de côté. Albert a appelé pour prévenir de notre arrivée et nous sommes entrés en soulevant un rideau de tissu rose et bleu délavé qui fermait l’accès de la maison. La pièce était éclairée faiblement d’une petite lampe à pétrole posée par terre dans un coin de la pièce. Le chamane était assis en tailleur à même le sol en rotin, face à la porte. A côté de lui, sa femme se tenait torse nu, nous tournant le dos. Sa peau couverte de rides serrées faisait penser à celle d’un reptile. L’homme tenait dans ses mains des objets emballés d’un tissu taché blanc. Il nous a fait signe d’entrer et a commencé à s’entretenir à toute vitesse avec mon accompagnateur, d’une voix chuintante presque inaudible. Albert était littéralement l’oreille collée à la bouche de son interlocuteur.
— Il dit qu’il traite les gens du village contre les maladies et qu’il les protège aussi contre les inconvénients de la vie, me dit-il au bout de trois bonnes minutes de monologue susurré.
Je pensais que la traduction avait dû être fortement simplifiée, mais je n’ai pas eu le temps de lui en faire la remarque. Le vieux commençait à déballer son paquet et j’ai vu Albert reculer imperceptiblement. Au milieu de vieux chiffons il n’y avait pourtant que des choses bien banales : une tête séchée de ce qui devait être un serpent ou un lézard, un morceau d’écorce qui ressemblait étrangement à la peau d’un serpent justement, de petits bâtons reliés entre eux par une ficelle, un petit pot en porcelaine qui avait dû contenir une crème cosmétique quelconque et qui était maintenant plein d’une sorte de graisse jaune orangée et des billes de verre. Je crois bien qu’il s’agissait de billes utilisées par les enfants dans les cours d’école.
— Peux-tu lui demander ce qu’il entend par « inconvénients de la vie » ?
Pendant ce temps, la femme n’avait pas bougé d’un millimètre. Son mari lui a touché l’épaule et elle s’est retournée. A la place de ses yeux, il n’y avait que du vide. Deux trous dont on ne distinguait pas le fond dans l’obscurité ambiante. Albert s’est soulevé sur les genoux et j’ai cru qu’il allait partir en courant, mais il s’est rassis et a continué à traduire.
— Elle a perdu ses yeux à la suite d’un conflit, me dit-il l’air ébahi. Il dit qu’elle a perdu ses yeux à la suite d’une opération de magie noire alors qu’elle était encore jeune et qu’ils n’étaient pas encore mariés.
J’ai dû avoir l’air perplexe et un peu écœuré aussi.
— C’était vraiment de la magie, ai-je demandé, ou est-ce qu’elle a été blessée ?
Le vieux s’est mis a parler nettement plus fort et il semblait énervé.
— La magie n’a pas besoin d’aide matérielle, a traduit le jeune Rungus citadin, il peut en faire la démonstration sans difficulté.
Je ne tenais pas à perdre un œil ou les deux ou autre chose, même si je ne croyais qu’à moitié à cette histoire qui me paraissait toute créée pour m’impressionner. Il y avait dans cette rencontre une mise en scène manifeste.
— Il protège les gens du village contre la magie noire ? continuai-je.
— Oui, a répondu Albert après avoir transmis la question.
— Est-ce qu’il traite les gens quand ils sont malades ? Est-ce qu’il utilise des plantes médicinales ?
Il y eut un long conciliabule entre le vieux et le jeune homme et le chamane s’est levé avec difficulté.
— Il ne veut plus nous parler, me dit Albert en se levant aussi. Je ne sais pas ce qu’il l’a contrarié.
Nous sommes retourné dans la grande maison sans échanger une parole.
Le lendemain matin, je me suis réveillé un peu tard, malgré la chaleur et le soleil qui tapait déjà très fort sur le toit de feuilles de palmier. George était en grande discussion avec Albert.
Je me suis levé et j’ai cherché mon appareil photo dans mon sac à dos. A l’intérieur, il y avait un gros scolopendre venimeux. Hasard, ou « magie » malveillante ?

Quelques jours plus tard, de retour à Kota Kinabalu, je dînais dans un restaurant de la ville avec le conservateur du muséum d’histoire naturelle local, un zoologue qui faisait de l’ethnologie en amateur.
— La magie, où qu’elle soit pratiquée, me dit-il, est toujours supportée par un minimum de prestidigitation. Ou au moins, un minimum d’action matérielle qui vient déclencher ou crédibiliser l’action psychologique qui forme la base de l’effet magique.
Je n’avais pas envisagé la chose sous cet angle, jusqu’ici, mais je trouvais cette approche très intéressante. Elle venait conforter mon côté très cartésien de l’époque.
— Par exemple, continua-t-il, il existe de multiples pratiques de magie noire. La cible de la nuisance est d’abord mise en condition, de façon à ce qu’elle sache bien qu’elle est dans la ligne de mire du sorcier. En parallèle, il va utiliser des méthodes matérielles d’intoxication par exemple, qui vont enfoncer le clou. Logiquement, la cible va attribuer son malaise physique au fait qu’on lui jette un sort et les influences psychologiques et physiques vont entrer en synergie pour aggraver encore l’état de la victime et la rendre vraiment malade, ou la tuer dans les cas extrêmes.
— Il faut approcher la future victime, pour l’intoxiquer, lui fis-je remarquer. On ne peut pas le faire à distance.
— Ils peuvent employer des méthodes très astucieuses. Par exemple, imaginez-vous qu’on peut utiliser les poils microscopiques d’une plante. On les fait tremper dans du poison et ensuite on les sème sur le passage de la cible. Les poils qui sont très rigides vont traverser la peau des pieds nus et faire diffuser le poison dans l’organisme. Même si le poison n’est pas assez fort pour rendre très malade, il le sera suffisamment pour provoquer un malaise latent. Quelque chose de flou, qui va être interprété très négativement par la victime.
— On pourrait faire la même chose, mais dans l’autre sens, lui dis-je en riant. On convainc un malade qu’on va lui donner un médicament très puissant pour soigner sa maladie et on lui donne un produit dont on sait qu’il est actif, mais pas assez pour pouvoir le guérir vraiment. En principe, d’après ce que vous me dites, le facteur psychologique devrait booster les effets du médicament modeste, pour en faire une véritable cure efficace.
— Mais, mon cher ami, me dit-il en souriant, c’est vous qui êtes pharmacologue, il me semble. On dirait que vous venez de découvrir l’effet placebo…

L’objet qui est sur la photo mérite quelques explications. Il s’agit d’un récipient destiné à contenir de l’eau à boire. Le matériau utilisé est du bois d’un Strychnos, un arbre proche de celui qui fournit la strychnine. On met de l’eau dans le récipient. Les alcaloïdes contenus dans le bois diffusent lentement dans l’eau que l’on boit en une fois. Les effets attendus sont ceux d’un stimulant aphrodisiaque. Je n’ai pas essayé personnellement, ne voulant pas risquer de sacrifier ma vie à l’amplification aléatoire de ma libido. Mais je me suis livré à un calcul et je ne risquerais pas grand chose : la quantité des alcaloïdes capables de diffuser dans l’eau est infinitésimale. Un exemple de magie soutenue par la conviction ?

La prochaine fois : placebo, nocebo, des histoires incroyables, et l’avenir de la pharmacie et de la médecine remis en cause.

A propos Daniel Jean

Docteur en pharmacie spécialiste des plantes médicinales, à l'origine de plus de trente brevets internationaux dans le domaine de la chimie des plantes médicinales, de la santé naturelle et de la phytothérapie. Créateur des S.I.P.F. et des E.P.S. (Phytostandards). Fondateur et directeur de l'Institut des Substances Végétales.
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